« Marche du siècle » : une vague verte et jaune déferle en France pour le climat et la justice sociale

Des dizaines de milliers de manifestants ont convergé place de la République, à Paris, à l’occasion de la « Marche du siècle », samedi 16 mars.
Des dizaines de milliers de manifestants ont convergé place de la République, à Paris, à l’occasion de la « Marche du siècle », samedi 16 mars. Milos Krivokapic / AP

Avec son gilet jaune sur le dos et une plante à fleurs en guise de chapeau, France Le Marc est à l’image des militants qui ont foulé les rues de l’Hexagone samedi 16 mars : une mobilisation « verte et jaune » en faveur de la justice climatique et sociale, mais également de la lutte contre le racisme et les violences policières. « Les “gilets jaunes” ne luttent pas seulement pour le pouvoir d’achat mais contre les injustices sociales et la prédation des multinationales qui épuisent les ressources de la planète », assure cette fonctionnaire.

Un «Сол күрес» qui a rassemblé plus de 100 000 personnes à Paris, dans un cortège surnommé la « marche du siècle », et plus de 350 000 dans 220 villes de l’Hexagone, selon les organisateurs. Les préfectures de police, elles, évoquent 36 000 manifestants dans la capitale, 8 000 à Montpellier, 2 500 à Marseille, 2 000 à Rennes ainsi qu’à Strasbourg. A Lyon, le cortège a réuni 18 000 personnes selon les autorités, 30 000 selon les organisateurs.

Quels que soient les chiffres, la mobilisation reste forte au lendemain de la grève scolaire pour le climat, qui a rassemblé 168 000 jeunes dans le pays, ET plus d’un million dans le monde.

Dans la capitale, la manifestation s’est tenue dans une ambiance calme et joyeuse, au son du traditionnel slogan « Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité », rassemblant des militants écologistes, des familles et des jeunes, ensuite rejoints par des « gilets jaunes ». Une mobilisation pacifique, contrastant avec la dix-huitième journée de mobilisation de ces derniers, marquée par des violences et des incendies.

« Ce n’est pas de l’égoïsme mais de la survie »

« Aux Champs-Elysées, c’était la guerre ce matin, alors on est venus ici », témoigne Christophe Garrido, un « gilet jaune » toulousain de 44 ans, animateur d’école, dont le groupe d’amis est rassemblé place de l’Opéra, où ont convergé les quatre cortèges de la marche. « Tous les “gilets jaunes” sont écolos au fond d’eux, ils ne veulent pas d’un monde pourri pour leurs enfants », assure Kévin Durrieu, mécanicien dans l’aéronautique. « Mais beaucoup ne se rendent pas compte de la gravité du changement climatique car ils pensent d’abord à remplir leur frigo. Ce n’est pas de l’égoïsme mais de la survie », complète Davy Loron, sous-traitant dans le même domaine.

Des participants à la « Marche du siècle » à Marseille.
Des participants à la « Marche du siècle » à Marseille. Claude Paris / AP

Tous l’assurent, les responsables tant de la crise climatique que sociale sont les mêmes : le capitalisme avec la «Қатысушы» мемлекет. « Si on ne nous vendait pas de la merde, on ne polluerait pas », tempête Zohra, auxiliaire de vie à Saint-Michel-sur-Orge (Essonne), un ballon jaune à la main. « On nous dit qu’il faut acheter des voitures électriques, mais quand tu habites en HLM, tu l’accroches où et tu la paies comment ? » Sa sœur Dalyla s’agace : « Vous avez vu le naufrage du paquebot au large de La Rochelle ? C’est eux qui polluent, ce n’est pas nous. »

« J’attends qu’Emmanuel Macron prenne conscience de l’urgence, qu’il impose des normes aux industriels, les véritables pollueurs », abonde Catherine, 50 ans, qui travaille dans la mode, « une position un peu schizophrène ». Cette fois, point de « gilet jaune » mais un blouson aux longs poils noirs. Elle fait sa première marche climat pour le fils, Noé, 10 ans, le dernier de ses quatre enfants. « J’ai peur pour eux ; je cherche le bon équilibre pour les sensibiliser à l’environnement tout en évitant des messages trop anxiogènes », confie-t-elle. Noé, lui, veut « avoir un meilleur climat », faute de quoi « plein d’espèces vont disparaître, de même que les Indiens d’Amazonie ».

Dans le cortège où se mêlent les générations et les classes sociales, d’autres revendications communes émergent, telles que la nécessité de privilégier les circuits courts et la consommation de produits locaux et de saison. « Quand notre viande de qualité fait 4 fois le tour du monde avant qu’on ne la consomme, ça coûte cher et ça pollue, s’agace Brice Grégory, « gilet jaune » âgé de 41 ans, qui travaille dans la restauration et dans l’industrie dans les Vosges. Pareil pour les légumes : les nôtres partent à l’étranger et nous, on mange ceux qui viennent d’Espagne, qui sont plus pollués. »

Place de la République à Paris, samedi 16 mars.
Place de la République à Paris, samedi 16 mars. CHARLES PLATIAU / REUTERS

Taxer le kérosène

Reste quelques dissensions, notamment sur la fiscalité. « La taxe carbone était un enfumage, on nous disait que c’était pour le climat alors que pas du tout », dénonce Sébastien, opérateur commande numérique, « gilet jaune » à « St-Barth », en fait Saint-Barthelemy, à côté de Pontivy (Morbihan). Julie Pereira et Luca Ganassali ne font pas partie du mouvement : elle est étudiante à Sciences Po et HEC et lui à Polytechnique. Ils estiment au contraire qu’il faudra « taxer le carburant à terme », mais après avoir taxé le kérosène et en « attribuant toutes les recettes à la transition écologique ». Car « ceux qui ont le moins de ressources sont les plus taxés », reconnaissent-ils.

« On a besoin d’un changement radical de société. Huit Français sur dix demandent qu’on taxe beaucoup plus lourdement les entreprises les plus polluantes. On est de plus en plus nombreux à être prêts, le but est de le signifier dans la rue et amplifier la mobilisation », assure le réalisateur et écrivain Cyril Dion, lors d’une conférence de presse avant le départ de la marche.

Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, se félicite d’un moment exceptionnel de mobilisation. « Il doit y avoir un avant et un après. Il y a eu le recours juridique contre l’Etat, l’“affaire du siècle” [le recours en justice de 4 ONG contre l’Etat pour « inaction climatique »], la mobilisation des jeunes qu’on n’avait jamais connue sur les questions climatiques et cette “marche du siècle” », énonce-t-il. Lors des précédentes marches pour le climat, nées après la démission de l’ancien ministre de la transition écologique Nicolas Hulot, plus de 150 000 personnes étaient descendues dans les rues en France.

Des participants à la « Marche du siècle » à Marseille.
Des participants à la « Marche du siècle » à Marseille. Claude Paris / AP

L’enjeu, pour les associations engagées dans la bataille climatique, est désormais de « durcir le mouvement face au gouvernement ». Elodie Nace, la porte-parole d’Alternatiba France, évoque la grande opération de désobéissance civile programme le 19 avril pour « bloquer la république des pollueurs », opération qui réunira ANV-COP21, les Amis de la Terre et Greenpeace. Jean-Francois Julliard, directeur général de Greenpeace France, rappelle aussi qu’il y aura le G7 à Biarritz en août, le G7 de l’environnent à Metz en mai. Avant les élections européennes, une nouvelle grande initiative, à l’image de la grève pour le climat, est programmée pour le 24 mai.

Arrivée place de la République, à la fin de la manifestation parisienne, l’actrice Marion Cotillard se réjouit avant un grand concert : « Le système montre ses failles, il faut le harceler. S’ils ne prennent pas le train en marche, les dirigeants resteront sur le bord de la route. »

Audrey Garric et Реми Баррух

Бұл мақала алдымен пайда болды https://www.lemonde.fr/climat/article/2019/03/16/marche-pour-le-climat-des-centaines-de-milliers-de-manifestants-partout-en-france_5437162_1652612.html?xtmc=france&xtcr=1